Menu 

Séquence Louise Labé

Louise Labé, portrait de La Belle Cordière,1555

Pourquoi donc, aujourd’hui, s’intéresser aux sonnets de Louise Labé ? D’abord parce que cette œuvre correspond parfaitement à un objet d’étude qui concerne l’ensemble des classes de Première et dont l’intitulé est : Ecriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours. Ensuite parce que  ce recueil de poésies peut permettre d’illustrer un autre objet d’étude, celui-là spécifique à la classe de Première littéraire : Vers un espace culturel européen : Renaissance et humanisme. Mais surtout, découvrir et étudier les Sonnets de Louise Labé, c’est être entraîné dans  un univers poétique unique où, pour une fois, c’est l’homme qui est l’objet du désir amoureux !

l

Une œuvre atypique

Ecrits en 1555, les Sonnets nous livrent un point de vue féminin sur l’amour, entre douleur et plaisir, jouissance et désillusion. Puisant dans les thèmes pétrarquistes et platoniciens, la poésie de Louise Labé n’en est pas moins extraordinairement moderne dans le sens où elle renvoie la lectrice et le lecteur d’aujourd’hui aux mêmes interrogations face à l’amour. Quelle affaire !

l

Une femme extraordinaire

Issue d’un milieu aisé, Louise Labé a pu bénéficier d’une éducation humaniste qui a nourri sa curiosité intellectuelle et favorisé son émancipation culturelle. Ainsi dans sa Dédicace à Clémence de Bourges, elle revendique le droit des femmes à la création littéraire. Ses écrits, son comportement, lui vaudront alors d’être jalousée et vivement critiquée.

Les 24 sonnets qui suivent sont sans tabou ; une femme qui aime, qui a aimé, exprime sans faux-semblants son désir d’amour, les souffrances nombreuses qu’il cause, les trop rares moments de bonheur qu’il procure.

l

L’influence de l’antiquité

On retrouve dans les sonnets de Louise Labé l’influence d’une doctrine philosophique dont le chef de file est Platon.  Les réflexions de ce philosophe grec (- 428/427, -348/347 av J.C) ont inspiré une certaine conception de l’amour qui s’est développée durant la Renaissance. Dans son ouvrage Le Banquet il développe une théorie selon laquelle lorsqu’on aime une personne, ce n’est pas elle que l’on aime, mais plutôt ses qualités. Il y a donc là une distinction entre l’idée qu’on se fait de l’être aimé et l’individu lui-même, une opposition entre l’idée et le corps. Ce qu’on va appeler amour platonique au XVIème siècle consiste donc en un amour uniquement intellectuel, idéalisé. Il s’oppose ainsi à l’amour charnel, physique. C’est un amour rêvé  qui fait de l’être aimé un idéal de perfection et qui s’oppose à l’amour « vulgaire » de la sexualité. On constate, dans la poésie de Louise Labé, la présence de cette conception de l’amour. L’être aimé est présenté comme un modèle de perfection et la poétesse se trouve confrontée à ses propres contradictions. Son désir d’amour absolu ne peut mettre de côté son attirance physique pour l’homme de ses rêves. C’est pour cette raison que de nombreux sonnets expriment une très grande sensualité, ce qui fait de son œuvre une exception à l’époque.

l

Laure et Pétrarque. Miniature du moyen-âge.

Le Pétrarquisme

A l’instar des œuvres poétiques de ses contemporains, comme Joachim du Bellay (1522-1560) ou Pierre de Ronsard (1524-1585), la poésie de Louise Labé (1524-1566) a été fortement marquée par l’influence du poète italien Pétrarque (1304-1374). Dans son œuvre intitulée Canzoniere le poète chante sa passion absolue pour Laure, l’amour de sa vie, dont la mort prématurée va le bouleverser. Ce recueil formé de plus de 366 poèmes, dont 317 sonnets, évoque entre autre l’image de la femme aimée, la fragilité de l’existence,  le respect de la foi chrétienne et ses contraintes sur notre vie terrestre. Ce recueil a eu une influence phénoménale sur la poésie européenne des siècles suivants, que ce soit dans le choix des formes poétiques adoptées (en particulier le sonnet) et les thèmes évoqués. On retrouve ainsi dans la poésie de Louise Labé cette tension entre amour physique et amour mystique,  cause de souffrances et de joies. Les figures de style de l’hyperbole, de la métaphore, de la comparaison, de la périphrase et de l’antithèse sont fréquemment utilisées afin d’exprimer au mieux les effets du désordre amoureux.

l

Petrarque

Images pétrarquistes

Le feu de l’amour : « Apaise tant soit peu mon brasier amoureux… » Vermeil.

La dame et ses cheveux d’or : « Quand l’or de tes cheveux qui ton beau front redore… » Nuysement.

L’amour naufragé : « Bref mon amour n’est rien qu’un horrible naufrage » Vermeil.

La femme-soleil : « Cet astre qui me luit des rayons de son œil… » D’Aubigné.

La reverdie : « O beau prez fleurissans émaillez de verdure… » Birague.

l

Le sonnet

D’origine italienne, « sonnetto » signifiant « petite chanson » en italien,  il est arrivé en France dans la première moitié du 16ème siècle par l’entremise du poète Clément Marot (1496-1544), vivement impressionné par le  Canzoniere de Pétrarque. Genre poétique très codifié, notamment à partir du 17ème siècle, les quatorze alexandrins sont répartis en deux quatrains et deux tercets. La disposition des rimes des tercets varie selon qu’il s’agit de sonnets dits français ou italien.

l

Buste imaginaire de Louise Labé de Jean Carriès, fin 19ème siècle

Etudes de textes

Vous trouverez ci-dessous des éléments d’analyse des sonnets VIII, XIV et XXIV.

l

Sonnet 8  Eléments d’analyse

l

En endossant le rôle masculin du poète Louise Labé va chanter les joies et les tourments de la passion amoureuse. Entre souffrances et plaisirs, espoirs et déceptions, la poétesse clame sans faux-semblants son désir d’aimer et d’être aimée. Dans le poème qui suit, la femme amoureuse fait part aux lecteurs des épreuves que l’amour lui fait subir. Nous verrons dans un premier temps quels sont les effets visibles du désordre amoureux pour ensuite nous intéresser à ses manifestations psychologiques.

l

I) L’expression d’un profond mal-être

a)      Un lyrisme assumé

Nous pouvons en effet remarquer l’omniprésence de l’auteur qui se traduit par une accumulation du pronom personnel  sujet (« Je » 13 fois), de la première personne (« me » 6 fois), du pronom possessif (« mon » 3 fois). Ce lyrisme rend compte d’une expérience toute personnelle, intime, vécue. Le témoignage semble d’autant plus sincère que les marques de la présence de l’auteur sont perceptibles à chaque vers du sonnet. En assumant pleinement la prise de parole Louise Labé fait de nous les confidents d’une expérience digne de celle qu’on peut trouver dans un journal intime, un secret d’autant plus partagé que les émotions dont il est question sont universelles. L’utilisation massive de superlatifs (chaud extrême, « trop » 2 fois, grands  ennuis, maint grief  tourment) souligne le pathétique de la situation.  En outre l’utilisation constante du présent de narration accroît ce sentiment de proximité avec l’auteur.

b)      Les signes d’une maladie

Les deux quatrains  évoquent clairement les symptômes d’un mal dont les effets contradictoires sont fortement marqués. Ainsi la figure de rhétorique de l’antithèse est-elle la mieux à même d’illustrer ce choc des émotions, des sensations (Je vis/Je meurs, je me brûle/me noie etc). Les huit premiers vers évoquent chacun ces oppositions entre la vie et la mort, le feu et l’eau, la chaleur et la froidure, la douceur et la dureté, les plaisirs et les tourments, la sécheresse et le verdoiement (métaphore au vers 8). Le malaise est également perceptible dans l’utilisation de sons qui se heurtent (hiatus redondants) pour mieux évoquer la dysharmonie physique (La vie m’est et trop molle… Tout à un coup je ris… Tout en un coup…). A noter la reprise anaphorique de cette formule (vers 5 et 8) afin d’insister sur l’imprévisibilité des sentiments et des sensations qui touchent la poétesse.

Nous avons donc à faire à une femme malade, fragile. Les deux tercets vont nous permettre de découvrir la cause de tels dérèglements, cette maladie qui met l’auteure « dans tous ses états ».

l

II) Une victime de l’Amour

a)      La cause du Mal identifiée

C’est donc l’Amour, personnifié par le A majuscule qui commande. Par deux fois il est le sujet de la proposition (vers 9 et 14). C’est lui qui agit, qui « mène » (vers 9). Son autorité est totale, et la passivité de la malade confine à la soumission : « Il me remet en premier malheur », passivité déjà évoquée au début du texte avec la reprise du verbe « endurer ». Jouet de l’Amour, l’auteure ne peut que subir l’influence de quelque chose qui la dépasse. Dominée, tourmentée, affligée, elle ne peut rien face aux forces qui la ravagent. Ainsi se présente-t-elle comme une victime de l’Amour, qui s’illusionne, le cœur à la dérive.

b)      Un Mal sans fin

Nous pouvons remarquer la présence de verbes d’appréciation (« penser » aux vers 10 et 11, « croire » au vers 13) qui illustrent ces (vaines) tentatives d’analyse, de contrôle, de raison. Or c’est ici la passion qui commande, une passion qui brouille l’entendement. Les deux tercets, en évoquant les enthousiasmes et les déceptions que peut faire naitre l’Amour, illustrent bien la position intenable dans laquelle se trouve cette femme. L’adverbe « inconstamment », placé à la césure du vers 9 (4/6),  évoque parfaitement cette instabilité. De même aux vers 12 et 13, avec des termes mélioratifs qui expriment une « poussée » de bonheur (joie certaine, haut, désiré, heur), succède le vers final où nous retombons   dans le malheur. On peut parler ici de poème cyclique dont le dernier vers nous ramène au début du texte, au malaise, au désaccord.

 l

L’amour n’est donc pas un long fleuve tranquille : souffrance, plaisir, joie, déception, colère et désir se confondent sans trêve.  Qu’y faire ? A cette question Louise Labé a répondu : ne pas s’esquiver et aimer quel qu’en soit le prix à payer.

l

Sonnet 14 Eléments d’analyse

Dans ce sonnet 14 Louise Labé exprime avec simplicité ce que ressent une femme amoureuse et lucide. L’amour qu’on donne et qu’on reçoit, avec les joies et les peines qu’il engendre, subit comme le corps les attaques du temps. Le constat est sans appel : on ne peut vivre sans aimer, ni être aimé. Ainsi nous verrons de quelle manière la poétesse envisage une relation amoureuse « sous conditions », et ce qui arrive lorsque celles-ci ne sont plus réunies.

l

I) Amour-passion, passion de la vie 

a) La soumission au temps

Ce qui est d’abord remarquable, c’est la présence anaphorique de la conjonction « Tant que » (X 3) qui laisse littéralement les deux quatrains en suspens. En instaurant une limite temporelle dès le premier décasyllabe, reprise aux vers 5 et 7, l’auteur laisse planer  comme une menace sur tout le sonnet.  Menace d’autant plus pesante qu’elle se développe en une seule et longue phrase qui ne prend fin qu’au premier vers du premier tercet. Le lecteur, suspendu à cette conjonction, se perd en conjectures « aussi longtemps que » l’auteur développe son thème : l’amour de l’autre nous fait vivre. De même l’utilisation du verbe « pouvoir » (X 3) au futur simple, impose le délai, annonce une limite. Cette solennité dans l’expression est soutenue par la présence d’assonances en « a » ou nasalisées qui soulignent la gravité de la situation : « Tant que l’esprit se voudra contenter/ De ne vouloir fors de toi comprendre »

b) L’expression d’une relation fusionnelle

La présence massive des pronoms personnels de la première et de la deuxième personne (mes yeux/avec toi; ma voix, ma main/tes grâces, fors que toi), renvoie au lyrisme amoureux. A noter la présence de la préposition « avec » qui implique l’accompagnement.  Le message est direct, et le tutoiement implique de fait la proximité. Il s’agit de l’histoire d’un couple, de l’histoire d’un amour exclusif, total : « de ne vouloir fors de toi comprendre ».

c) Vertiges de l’amour

Comme souvent dans les poèmes de Louise Labé, l’amour se décline sur les modes de la souffrance et du plaisir. Ainsi dans le premier quatrain nous pouvons signaler la présence d’un lexique ayant trait à la douleur : « larmes épandre, heur passé, regretter, sanglots, soupirs ».  Dans le même temps l’amour, associé à l’évocation de motifs musicaux dans le deuxième quatrain, est synonyme de joie : « cordes tendre, mignard Luth, grâces chanter ».

 l

II) La rupture fatale

a) Les tercets de la résolution

De par sa structure particulière le sonnet impose aux deux dernières strophes de « révéler » le poème jusqu’à la chute finale. Ici la rupture avec les quatrains intervient au vers 10 avec la présence de la conjonction de coordination marquant la restriction « Mais » (vers 10). A partir de ce vers, le poème change de ton. Alors que les deux quatrains exaltent les forces de la vie sous leurs aspects les plus antagonistes, différant la fin : « Je ne souhaite encore point mourir » ; les deux tercets sont ceux de la décrépitude, de l’impuissance physique et morale annonciatrices du renoncement à la vie.

 b) De la déchéance à la mort

Le premier tercet est ainsi marqué par la présence de termes faisant référence aux dérèglements du corps dont l’énumération fait funestement écho aux instants de vie évoqués dans les deux premières strophes : « mes yeux…tarir, ma voix cassée, ma main impuissante ». A la déchéance du corps de l’amante  s’ajoute ensuite la déréliction de l’âme : l’amour en l’abandonnant, l’accule à la fin (vers 12/13). Notons l’omniprésence des pronoms personnels de la première personne dans les deux tercets. L’autre, l’aimé, a disparu. Nous avons à faire à une femme seule qui se soustrait à la vie, dont le renoncement est clairement  assumé  (« prier » au futur simple). Deux fois évoquée (vers 12/14), la mort est l’ultime solution. L’antithèse finale (« noircir mon plus clair jour ») jette, dans sa chute, un ultime voile sombre sur ce qui a fait une vie.

 l

Ce sonnet est remarquable dans la mesure où la poétesse évoque sans détours ce qui, selon elle, donne sens à sa vie. L’amour est tout,  et les bonheurs ou les souffrances qu’il procure sont la vie. Sans passion celle-ci n’a pas de sens, il vaut mieux en finir.


l

Sonnet 24  Eléments d’analyse

 l

Ce dernier sonnet du recueil présente un intérêt certain. En s’adressant directement aux femmes, la poétesse tient à délivrer sa vérité : l’amour a guidé sa vie, pour le meilleur et pour le pire. Ce poème, entre bilan, justification et conseil est un message par delà le temps. Nous verrons dans un premier temps dans quelle mesure ce texte associe lyrisme et élégie, pour ensuite nous intéresser au message que l’auteur souhaite faire passer.

l

I) L’expression d’une douleur personnelle

a)      Lyrisme et proximité

Il faut d’abord noter que l’auteur s’adresse directement à ses congénères sur le mode impératif (Ne reprenez, n’aigrissez point, mais estimez, et gardez-vous). Nous sommes bien là dans le cadre d’une injonction destinée à un public clairement nommé. Il s’agit des « Dames » (vers1), terme repris quatre fois (3 pronoms personnels et un pronom possessif). Ici, locutrice et interlocutrices ont un lien de proximité très fort, et cette façon de s’exprimer illustre la volonté de faire passer un message très personnel. Ainsi on note l’omniprésence du pronom personnel « Je » (5 occurrences dans les deux quatrains).Cela donne au texte une dimension quasi autobiographique, l’auteur évoquant son cas personnel avec sincérité.

b)      L’expression d’une souffrance

Le champ lexical de la douleur parcourt presque tout le poème. A noter l’énumération hyperbolique des vers 2 et 3, dont les répétitions chiffrées donnent de l’ampleur aux maux évoqués (1000 torches, 1000 travaux, 1000 douleurs). Les adjectifs comme « ardentes, mordantes », les verbes « pleurant, consumé » (vers 4), l’exclamation « Las ! » (vers 5), les « peines présentes » (vers 6), les « pointes violentes » (vers 7), donnent au poème une dimension élégiaque. Nous avons bien à faire à une femme qui souffre, ou plutôt qui a souffert (verbes au passé composé : « j’ai aimé, j’ai senti, j’ai…consumé, j’ai failli). Louise Labé, en femme qui a souffert dans sa chair, fait le point et livre aux lecteurs le témoignage d’une expérience vécue.

 l

II) Un message délivré

a)      Un appel à la mansuétude

Les deux quatrains sont consacrés à la supplique adressée aux Dames, à un appel à ne pas blâmer l’attitude de l’auteur (vers 1,5,6,7). La Belle Cordière tient à s’expliquer et cela jette une lumière particulière sur les autres poèmes. Elle demande une certaine clémence, qui s’exprime grâce à l’emploi de phrases négatives à l’impératif (Ne reprenez, mon nom n’en soit, N’aigrissez point). Elle répond ainsi aux critiques violentes qui l’ont touchée à l’époque, au moment où sa façon de vivre, son œuvre avaient été durement blâmées. Surtout, ce dernier sonnet est l’occasion de faire le point.

b)      Entre conseil et avertissement

Le dernier vers du deuxième quatrain est la charnière du sonnet, moment fort souligné par la présence de la conjonction de coordination marquant la restriction « Mais ». Comme elle le fait souvent dans ses autres sonnets, c’est l’occasion pour l’auteur de s’expliquer. C’est l’Amour, (personnifié par son A majuscule) qui a été la cause de tous ses tourments (thème récurent du recueil). Il est le seul responsable de nos comportements, et il n’y a pas d’excuses (répétition anaphorique de la préposition « sans »), « sans excuser » et « sans accuser ». Le pouvoir de l’amour est total, ses coups sont imparables, comme le souligne le vers 11, au décasyllabe rompu (2/2/6). Là est l’avertissement solennel destiné à toutes les femmes. Le poème se termine sur un conseil en forme de mise en garde, à la mesure de ce qui a été vécu (vers 12). La passion est inévitable, certes, mais il faut tout faire afin d’être moins malheureuses que Louise l’a été : « Et gardez-vous… »

 l

Ce poème de clôture est donc intéressant dans le sens où il éclaire, de par sa sincérité, l’ensemble du recueil. Comme un testament, il parle aux vivants, n’exigeant rien d’eux, hormis un peu de compassion.

Jean-Robert Ipousteguy, Statue de Louise Labé, 1982

 l

Les sonnets de Louise Labé, œuvre intégrale

l

 

Sonnet I

 

Si jamais il y eut plus clairvoyant qu’Ulysse,

Il n’aurait jamais pu prévoir que ce visage,

Orné de tant de grâce et si digne d’hommage,

Devienne l’instrument de mon affreux supplice.

 

Cependant ces beaux yeux, Amour, ont su ouvrir

Dans mon coeur innocent une telle blessure

-Dans ce coeur où tu prends chaleur et nourriture-

Que tu es bien le seul à pouvoir m’en guérir.

 

Cruel destin ! Je suis victime d’un Scorpion,

Et je ne puis attendre un remède au poison

Que du même animal qui m’a empoisonnée !

 

Je t’en supplie, Amour, cesse de me tourmenter !

Mais n’éteins pas en moi mon plus précieux désir,

Sinon il me faudra fatalement mourir.

 l

 

Sonnet II


Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés,

Ô chauds soupirs, ô larmes épandues,

Ô noires nuits vainement attendues,

Ô jours luisants vainement retournés !

 

Ô tristes plaints, ô désirs obstinés,

Ô temps perdu, ô peines dépendues,

Ô milles morts en mille rets tendues,

Ô pires maux contre moi destinés !

 

Ô ris, ô front, cheveux bras mains et doigts !

Ô luth plaintif, viole, archet et voix !

Tant de flambeaux pour ardre une femelle !

 

De toi me plains, que tant de feux portant,

En tant d’endroits d’iceux mon coeur tâtant,

N’en ai sur toi volé quelque étincelle.

l

l

Sonnet III

 

Ô longs désirs, ô espérances vaines,

Tristes soupirs et larmes coutumières

À engendrer de moi maintes rivières,

Dont mes deux yeux sont sources et fontaines !

 

Ô cruautés ô duretés inhumaines,

Piteux regards des célestes lumières,

Du coeur transi ô passions premières

Estimez-vous croître encore mes peines ?

 

Qu’encor Amour sur moi son arc essaie,

Que de nouveaux feux me jette et nouveaux dards,

Qu’il se dépite et pis qu’il pourra fasse :

 

Car je suis tant navrée en toute part

Que plus en moi une nouvelle plaie

Pour m’empirer, ne pourrait trouver place.

 l

 

Sonnet IV

 

Depuis qu’Amour cruel empoisonna

Premièrement de son feu ma poitrine,

Toujours brûlai de sa fureur divine,

Qui un seul jour mon coeur n’abandonna.

 

Quelque travail, dont assez me donna,

Quelque menace et prochaine ruine,

Quelque penser de mort qui tout termine,

De rien mon coeur ardent ne s’étonna.

 

Tant plus qu’Amour nous vient fort assaillir,

Plus il nous fait nos forces recueillir,

Et toujours frais en ses combats fait être ;

 l

 

Sonnet V

 

Claire Vénus, qui erres par les Cieux,

Entends ma voix qui en plaints chantera,

Tant que ta face au haut du Ciel luira,

Son long travail et souci ennuyeux.

 

Mon oeil veillant s’attendrira bien mieux,

Et plus de pleurs te voyant jettera.

Mieux mon lit mol de larmes baignera,

De ses travaux voyant témoins tes yeux.

 

Donc des humains sont les lassés esprits

De doux repos et de sommeil épris.

J’endure mal tant que le soleil luit ;

 

Et quand je suis quasi toute cassée,

Et que me suis mise en mon lit lassée,

Crier me faut mon mal toute la nuit.

l

 

Sonnet VI

 

Deux ou trois fois bienheureux le retour

De ce clair Astre, et plus heureux encore

Ce que son oeil de regarder honore.

Que celle-là recevrait un bon jour

 

Qu’elle pourrait se vanter d’un bon tour,

Qui baiserait le plus beau don de Flore,

Le mieux sentant que jamais vis Aurore,

Et y ferait sur ses lèvres séjour !

 

C’est à moi seule à qui ce bien est dû,

Pour tant de pleurs et tant de temps perdu ;

Mais, le voyant, tant lui ferai de fête,

 

Tant emploierai de mes yeux le pouvoir,

Pour dessus lui plus de crédit avoir,

Qu’en peu de temps ferai grande conquête.

 

 l

Sonnet VII

 

On voit mourir toute chose animée,

Lors que du corps l’âme subtile part :

Je suis le corps, toi la meilleure part :

Où es-tu donc, ô âme bien aimée ?

 

 

Ne me laissez pas si longtemps pâmée :

Pour me sauver après viendrais trop tard.

Las ! Ne mets point ton corps en ce hasard :

Rends-lui sa part et moitié estimée.

 

 

Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse

Cette rencontre et revue amoureuse,

L’accompagnant, non de sévérité,

 

 

Non de rigueur, mais de grâce amiable,

Qui doucement me rende ta beauté,

Jadis cruelle, à présent favorable.

 

 

Sonnet VIII

 

Je vis, je meurs: je me brûle et me noie,

J’ai chaud extrême en endurant froidure;

La vie m’est et trop molle et trop dure,

J’ai grands ennuis entremêlés de joie.

 

 

Tout en un coup je ris et je larmoie,

Et en plaisir maint grief tourment j’endure,

Mon bien s’en va, et à jamais il dure,

Tout en un coup je sèche et je verdoie.

 

 

Ainsi Amour inconstamment me mène

Et, quand je pense avoir plus de douleur,

Sans y penser je me trouve hors de peine.

 

 

Puis, quand je crois ma joie être certaine,

Et être en haut de mon désiré heur,

Il me remet en mon premier malheur.

 

l

 

Sonnet IX

 

 

Tout aussitôt que je commence à prendre

Dans le mol lit le repos désiré,

Mon triste esprit, hors de moi retiré,

S’en va vers toi incontinent se rendre.

 

Lors m’est avis que dedans mon sein tendre

Je tiens le bien où j’ai tant aspiré,

Et pour lequel j’ai si haut soupiré

Que de sanglots ai souvent cuidé fendre.

 

Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse !

Plaisant repos plein de tranquillité,

Continuez toutes les nuits mon songe ;

 

Et si jamais ma pauvre âme amoureuse

Ne doit avoir de bien en vérité,

Faites au moins qu’elle en ait en mensonge.

 

 l

 

Sonnet X

 

Quand j’aperçois ton blond chef, couronné

D’un laurier vert, faire un luth si bien plaindre

Que tu pourrais à te suivre contraindre

Arbres et rocs ; quand je te vois orné,

 

Et, de vertus dix mille environné,

Au chef d’honneur plus haut que nul atteindre,

Et des plus hauts les louanges éteindre,

Lors dit mon coeur en soi passionné :

 

Tant de vertus qui te font être aimé,

Qui de chacun te font être estimé,

Ne te pourraient aussi bien faire aimer ?

 

Et, ajoutant à ta vertu louable

Ce nom encor de m’être pitoyable,

De mon amour doucement t’enflammer ?

 

 

Sonnet XI

 

 

Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté

Petits jardins pleins de fleurs amoureuses

Où sont d’Amour les flèches dangereuses,

Tant à vous voir mon oeil s’est arrêté !

 

Ô coeur félon, ô rude cruauté,

Tant tu me tiens de façons rigoureuses,

Tant j’ai coulé de larmes langoureuses,

Sentant l’ardeur de mon coeur tourmenté !

 

Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez,

Tant de bons tours par ces yeux recevez ;

Mais toi, mon coeur, plus les vois s’y complaire,

 

Plus tu languis, plus en as de souci.

Or devinez si je suis aise aussi,

Sentant mon oeil être à mon coeur contraire.

 

 

Sonnet XII      

Oh, si j’étais en ce beau sein ravieDe celui-là pour lequel vais mourant :

Si avec lui vivre le demeurant

De mes courts jours ne m’empêchait envie :

 

Si m’accolant me disait : chère Amie,

Contentons-nous l’un l’autre ! s’assurant

Que jà tempête, Euripe, ni Courant

Ne nous pourra disjoindre en notre vie :

 

Si de mes bras le tenant accolé,

Comme du lierre est l’arbre encercelé,

La mort venait, de mon aise envieuse,

 

Lors que, soif, plus il me baiserait,

Et mon esprit sur ses lèvres fuirait,

Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.

 

 

Sonnet XIII

 

Luth, compagnon de ma calamité,

De mes soupirs témoin irréprochable,

De mes ennuis contrôleur véritable,

Tu as souvent avec moi lamenté ;

 

Et tant le pleur piteux t’a molesté

Que, commençant quelque son délectable,

Tu le rendais tout soudain lamentable,

Feignant le ton que plein avais chanté.

 

Et si tu veux efforcer au contraire,

Tu te détends et si me contrains taire :

Mais me voyant tendrement soupirer,

 

Donnant faveur à ma tant triste plainte,

En mes ennuis me plaire suis contrainte

Et d’un doux mal douce fin espérer.

 

 

Sonnet XIV

 

Tant que mes yeux pourront larmes épandre

A l’heur passé avec toi regretter :

Et qu’aux sanglots et soupirs résister

Pourra ma voix, et un peu faire entendre :

 

Tant que ma main pourra les cordes tendre

Du mignard Luth, pour tes grâces chanter :

Tant que l’esprit se voudra contenter

De ne vouloir rien fors que toi comprendre :

 

Je ne souhaite encore point mourir.

Mais quand mes yeux je sentirai tarir,

Ma voix cassée, et ma main impuissante,

 

Et mon esprit en ce mortel séjour

Ne pouvant plus montrer signe d’amante :

Prierai la mort noircir mon plus clair jour.

 

 

Sonnet XV

 

Pour le retour du Soleil honorer,

Le Zéphir l’air serein lui appareille,

Et du sommeil l’eau et la terre éveille,

Qui les gardait, l’une de murmurer

 

 

En doux coulant, l’autre de se parer

De mainte fleur de couleur nonpareille

Jà les oiseaux ès arbres font merveille,

Et aux passants font l’ennui modérer

 

 

Les nymphes jà en milles jeux s’ébattent

Au clair de lune, et dansant l’herbe abattent.

Veux-tu Zéphir, de ton heur me donner,

 

 

Et que par toi toute me renouvelle ?

Fais mon Soleil devers moi retourner,

Et tu verras s’il ne me rend plus belle.

 

 

 

Sonnet XVI

Après qu’un temps la grêle et le tonnerre

Ont le haut mont de Caucase battu,

Le beau jour vient, de lueur revêtu.

Quand Phébus a son cerne fait en terre,

 

 

Et l’Océan il regagne à grand’erre ;

Sa soeur se montre avec son chef pointu.

Quand quelque temps le Parthe a combattu,

Il prend la fuite et son arc il desserre.

 

 

Un temps t’ai vu et consolé plaintif,

Et défiant de mon feu peu hâtif ;

Mais maintenant que tu m’as embrassée

 

 

Et suis au point auquel tu me voulais,

Tu as ta flamme en quelque eau arrosée,

Et es plus froid qu’être je ne voulais.

 

 

Sonnet XVII

Je fuis la ville, et temples, et tous lieux

Esquels, prenant plaisir à t’ouïr plaindre,

Tu pus, et non sans force, me contraindre

De te donner ce qu’estimais le mieux.

 

 

Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux,

Et rien sans toi de beau ne me puis peindre;

Tant que, tâchant à ce désir étreindre,

Et un nouvel objet faire à mes yeux,

 

 

Et des pensers amoureux me distraire,

Des bois épais suis le plus solitaire.

Mais j’aperçois, ayant erré maint tour,

 

 

Que si je veux de toi être délivre,

Il me convient hors de moi-même vivre;

Ou fais encor que loin sois en séjour.

 

 

Sonnet XVIII

 

Baise m’encor, rebaise-moi et baise :

Donne m’en un de tes plus savoureux,

Donne m’en un de tes plus amoureux :

Je t’en rendrai quatre plus chauds que braise.

 

 

Las, te plains-tu ? ça que ce mal j’apaise,

En t’en donnant dix autres doucereux.

Ainsi mêlant nos baisers tant heureux

Jouissons-nous l’un de l’autre à notre aise.

 

 

Lors double vie à chacun en suivra.

Chacun en soi et son ami vivra.

Permets m’Amour penser quelque folie :

 

 

Toujours suis mal, vivant discrètement,

Et ne me puis donner contentement,

Si hors de moi ne fais quelque saillie.

 

Sonnet XIX

 

Diane étant en l’épaisseur d’un bois,

Après avoir mainte bête assénée,

Prenait le frais, de Nymphe couronnée.

J’allais rêvant, comme fais mainte fois,

 

 

Sans y penser, quand j’ouïs une voix

Qui m’appela, disant : Nymphe étonnée,

Que ne t’es-tu vers diane tournée ?

Et, me voyant sans arc et sans carquois :

 

 

Qu’as-tu trouvé, Ô compagne en ta voie,

Qui de ton arc et flèches ait fait proie ?

– Je m’animai, réponds-je, à un passant,

 

 

Et lui jetai en vain toute mes flèches

Et l’arc après ; mais lui les ramassant

Et les tirant, me fit cent et cent brèches.

 

 

Sonnet XX

 

Prédit me fut que devait fermement

Un jour aimer celui dont la figure

Me fut décrite ; et sans autre peinture

Le reconnus quand vis premièrement.

 

 

Puis le voyant aimer fatalement

Pitié je pris de sa triste aventure,

Et tellement je forçais ma nature,

Qu’autant que lui aimai ardentement.

 

 

Qui n’eût pensé qu’en faveur devait croître

Ce que le ciel et destins firent naître ?

Mais quand je vois si nubileux apprêts,

 

 

Vents si cruels et tant horrible orage,

Je crois qu’étaient les infernaux arrêts

Que de si loin m’ourdissaient ce naufrage.

 

 

Sonnet XXI

 

 

Quelle grandeur rend l’homme vénérable ?
Quelle grosseur ? Quel poil ? Quelle couleur ?
Qui est des yeux le plus emmielleur ?
Qui fait plus tôt une plaie incurable ?
Quel chant est plus à l’homme convenable ?
Qui plus pénètre en chantant sa douleur ?
Qui un doux luth fait encore meilleur ?
Quel naturel est le plus amiable ?
Je ne voudrais le dire assurément,
Ayant Amour forcé mon jugement ;
Mais je sais bien, et de tant je m’assure,
Que tout le beau que l’on pourrait choisir,
Et que tout l’art qui aide la Nature,
Ne sauraient accroître mon désir.

 

 

 

Sonnet XXII

 

 

Luisant Soleil, que tu es bienheureux

De voir toujours t’Amie la face !

Et toi, sa soeur, qu’Endymion embrasse,

Tant te repais de miel amoureux !

 

Mars voit Vénus ; Mercure aventureux

De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ;

Et Jupiter remarque en mainte place

Ses premiers ans plus gais et chaleureux.

 

Voilà du Ciel la puissante harmonie,

Qui les esprits divins ensemble lie ;

Mais s’ils avaient ce qu’ils aiment lointain,

 

Leur harmonie et ordre irrévocable

Se tournerait en erreur variable,

Et comme moi travaillerait en vain.

 

Sonnet XXIII

 

 

Las! Que me sert que si parfaitement

Loua jadis ma tresse dorée,

Et de mes yeux la beauté comparée

A deux Soleils, dont Amour finement

 

 

Tira les traits causes de son tourment?

Où êtes-vous, pleurs de peu de durée ?

Et mort par qui devait être honorée

Ta ferme amour et itéré serment ?

 

 

Doncques c’était le but de ta malice

De m’asservir sous ombre de service ?

Pardonne-moi, Ami, à cette fois,

 

 

Étant outrée et de dépit et d’ire ;

Mais je m’assur’, quelque part que tu sois,

Qu’autant que moi tu souffres de martyre.

 

 

Sonnet XXIV

Ne reprenez, Dames, si j’ai aimé,Si j’ai senti mille torches ardentes,

Mille travaux, mille douleurs mordantes.

Si, en pleurant, j’ai mon temps consumé,

 

Las ! que mon nom n’en soit par vous blâmé.

Si j’ai failli, les peines sont présentes,

N’aigrissez point leurs pointes violentes :

Mais estimez qu’Amour, à point nommé,

 

Sans votre ardeur d’un Vulcain excuser,

Sans la beauté d’Adonis accuser,

Pourra, s’il veut, plus vous rendre amoureuses,

 

 

En ayant moins que moi d’occasion,

Et plus d’étrange et forte passion.

Et gardez-vous d’être plus malheureuses !

 

 

Lettre à Mademoiselle Clémence de Bourges Lionnaise

 

A Mademoiselle Clémence de Bourges Lionnaise

Étant le temps venu, Mademoiselle, que les sévères lois des hommes n’empêchent plus les femmes de s’appliquer aux sciences et disciplines: il me semble que celles qui [en] on la commodité, doivent employer cette honnête liberté que notre sexe a autrefois tant désirée, à icelles apprendre: et montrer aux hommes le tort qu’ils nous faisaient en nous privant du bien et de l’honneur qui nous en pouvaient venir: et si quelqu’une parvient en tel degré, que de pouvoir mettre ses conceptions par écrit, le faire soigneusement et non dédaigner la gloire, et s’en parer plutôt que de chaînes, anneaux, et somptueux habits: lesquels ne pouvons vraiment estimer nôtres, que par usage. Mais l’honneur que la science nous procurera, sera entièrement nôtre: et ne nous pourra être ôté, ne par finesse de larron, ne force d’ennemis, ne longueur du temps. Si j’eusse été tant favorisée des Cieux, que d’avoir l’esprit grand assez pour comprendre ce dont il a eu envie, je servirais en cet endroit plus d’exemple que d’amonition. Mais ayant passé partie de ma jeunesse à l’exercice de le Musique, et ce qui m’a resté de temps l’ayant trouvé court pour la rudesse de mon entendement, et ne pouvant de moi-même satisfaire au bon vouloir que je porte à notre sexe, de le voir non en beauté seulement, mais en science et vertu passer ou égaler les hommes : je ne puis faire autre chose que prier les vertueuses Dames d’élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux, et s’employer à faire entendre au monde que si nous ne sommes faites pour commander, si ne devons-nous être dédaignées pour compagnes tant ès affaires domestiques que publiques, de ceux qui gouvernent et se font obéir. Et outre la réputation que notre sexe en recevra, nous aurons valu au public, que les hommes mettront plus de peine et d’étude aux sciences vertueuses, de peur qu’ils n’aient honte de voir [les] précéder celles, desquelles ils ont prétendu être toujours supérieurs quasi en tout.

Pour ce, nous faut-il animer l’une l’autre à si louable entreprise: de laquelle ne devez éloigner ni épargner votre esprit, jà de plusieurs et diverses grâces accompagné: ni votre jeunesse, et autres faveurs de fortune, pour acquérir cet honneur que les lettres et sciences ont accoutumé porter aux personnes qui les suivent. S’il y a quelque chose recommandable après la gloire et l’honneur, le plaisir que l’étude des lettres a accoutumé donner nous y doit chacune inciter: qui est autre que les autres récréations: desquelles quand on en a pris tant que l’on veut, on ne se peut vanter d’autre chose, que d’avoir passé le temps. Mais celle de l’étude laisse un contentement de soi, qui nous demeure plus longuement: car le passé nous réjouit, et sert plus que le présent: mais les plaisirs des sentiments se perdent incontinent et ne reviennent jamais, et en est quelquefois la mémoire autant fâcheuse, comme les actes ont été délectables. Davantage les autres voluptés sont telles, que quelque souvenir qui en vienne, si ne nous peut-il remettre en telle disposition que nous étions: et, quelque imagination forte que nous imprimions en la tête, si connaissons-nous bien que ce n’est qu’une ombre du passé qui nous abuse et trompe. Mais quand il advient que nous mettons par écrit nos conceptions, combien que puis après notre cerveau courre par une infinité d’affaires et incessamment remue, si est-ce que, longtemps après reprenant nos écrits, nous revenons au même point, à la même disposition où nous étions. Lors nous redouble notre aise, car nous retrouvons le plaisir passé qu’avons eu ou en la matière dont écrivions, ou en l’intelligence des sciences où lors étions adonnés. Et outre ce, le jugement que font nos secondes conceptions des premières, nous rend un singulier contentement. Ces deux biens qui proviennent d’écrire vous y doivent inciter, étant assurée que le premier ne faudra d’accompagner vos écrits, comme il fait tous vos autres actes et façons de vivre. Le second sera en vous de le prendre, ou ne l’avoir point: ainsi que ce dont vous écrirez vous contentera. Quant à moi tant en écrivant premièrement ces jeunesses que en les revoyant depuis, je n’y cherchais autre chose qu’un honnête passe-temps et moyen de fuir oisiveté: et n’avais point intention que personne que moi les dût jamais voir. Mais depuis que quelqu’uns de mes amis ont trouvé moyen de les lire sans que j’en susse rien, et que (ainsi comme aisément nous croyons ceux qui nous louent) ils m’ont fait à croire que les devais mettre en lumière: je ne les ai osé éconduire, les menaçant cependant de leur faire boire la moitié de la honte qui en proviendrait. Et pour ce que les femmes ne se montrent volontiers en public seules, je vous ai choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit oeuvre, que ne vous envoie à autre fin que pour vous acertener du bon vouloir lequel de long temps je vous porte, et vous inciter et faire venir envie en voyant ce mien oeuvre rude et mal bâti, d’en mettre en lumière un autre qui soit mieux limé et de meilleure grâce.

Dieu vous maintienne en santé.

De Lyon, ce 24 juillet 1555

Votre humble amie, Louise Labé

l

 

Document annexe 

l

Déshabillez- moi. Interprète : Juliette Gréco  Paroles : Robert Nyel  Musique : Gaby Verlor

Titre extrait de l’album La femme. 1967.

Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite
Sachez me convoiter, me désirer, me captiver
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Mais ne soyez pas comme tous les hommes, trop pressés.
Et d´abord, le regard
Tout le temps du prélude
Ne doit pas être rude, ni hagard
Dévorez-moi des yeux
Mais avec retenue
Pour que je m´habitue, peu à peu…

Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite
Sachez m´hypnotiser, m´envelopper, me capturer
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Avec délicatesse, en souplesse, et doigté
Choisissez bien les mots
Dirigez bien vos gestes
Ni trop lents, ni trop lestes, sur ma peau
Voilà, ça y est, je suis
Frémissante et offerte
De votre main experte, allez-y…

Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Maintenant tout de suite, allez vite
Sachez me posséder, me consommer, me consumer
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Conduisez-vous en homme
Soyez l´homme… Agissez!
Déshabillez-moi, déshabillez-moi
Et vous… déshabillez-vous!

QUESTIONS

1)      Qui s’exprime dans ce texte ? A qui ? Justifiez votre réponse.

2)      Quel mode verbal domine. Qu’en concluez-vous ?

3)      Dans quelle mesure la situation est-elle inattendue ?

4)      Quels sont les points communs entre cette chanson et certains sonnets de Louise Labé ?

 

Commentaires

  1. avatar Ulyssine a écrit:

    alalala merci M Hottin
    vous etes telle une mère poule apprenant à ses poussins à picorer!
    je veux etre comme vous plus tard
    PS: vous voulez m’épouser? moi c’est Ulyssine! C’est joli n’est ce pas?
    Je vous aime sans relâche depuis 2 ans!
    Votre obligée,
    U

  2. merci beaucoup M Hottin cela m’a beaucoup aidée je dois l’admettre pour mon intervention du 26/04/2013 continuer comme ça.

  3. avatar Novylel a écrit:

    Merci mille fois Mr Hottin de votre générosité envers les élèves… sans vous,je crois que je serais perdue dans mon travail!!!! continuez votre travail surtout ne lâchez pas s’il vous plaît Mr Hottin.

  4. Merci Beaucoup M. Hottin Pour Votre Aide Précieuse Vous Nous Faciliter Vraiment La Tâche ! Best De 1ère L _

  5. avatar Segena So' a écrit:

    Merci encore monsieur 😉 . Largement le temps de Revoir ça a la maison Sziiii’ :p Merci Tu sais Déjà !
    LKNKY

  6. avatar didier husa a écrit:

    Encore une fois M.Hottin merci pour vos cours enrichissants sur le net. =D

  7. Un grand merci pour toutes ces précieuses informations extrêmement bien détaillées, cela m’a beaucoup aidée pour un devoir !

  8. Merci beaucoup, ce fut utile pour un travail de français à l’école!!!

  9. avatar Caroline a écrit:

    Merci généreux donateurs d’érudition.

Laissez un commentaire

*